- Platière des Couleuvreux forêt de Fontainebleau.
Je suis en train de réaliser des clichés de cette belle araignée une Épeire fasciée Argiope bruennichi.
Lorsque brusquement, elle quitte le centre de sa toile, disparaissant de mon viseur.
Je la retrouve un peu plus bas toujours sur sa toile, en train "d'emballer" avec une rapidité déconcertante un criquet, à l'aide d'un fin réseaux de filaments,
Le temps de compter un, deux, trois, elle l'avait prestement entouré, emmailloté devrais-je dire, puis regagnait son poste de guet.

Rentré à la maison, mon désir d'en savoir plus sur cet animal m'a conduit sur les textes de Jean-Henri Fabre, parlant de cette arachnide
Début de citation :
«Une araignée n'est pas un insecte, comme l'entend la classification, et
comme telle l'Épeire semble ici déplacée. Foin de la systématique ! Que
la bête ait huit pattes au lieu de six, dès pochettes pulmonaires au
lieu de tubes trachéens, l'étude de l'instinct n'en tient compte. Du
reste, les aranéides appartiennent au groupe des animaux sectionnés,
organisés par tronçons mis bout à bout, structure à laquelle font
allusion les termes d'insecte et d'entomologie.
Pour désigner ce groupe, on disait autrefois les animaux articulés,
expression qui avait le tort de ne pas effaroucher l'oreille et d'être
comprise de tous. C'est de la vieille école. Aujourd'hui on fait usage
du délicieux vocable arthropode. Et il se trouve des gens qui mettent en doute le progrès ! Ah ! mécréants ! prononcez d'abord articulé, puis faites ronfler arthropode, et vous verrez si la science des bêtes ne progresse pas.
Comme prestance et comme coloration, l'Épeire fasciée est la plus belle
des aranéides du Midi. Sur son gros ventre, puissant entrepôt de soie
presque du volume d'une noisette, alternent les écharpes jaunes,
argentées et noires qui lui ont valu la dénomination de fasciée. Autour
de cet opulent abdomen, longuement rayonnent les huit pattes, annelées
de pâle et de brun.
Toute menue proie lui est bonne. Aussi, à la seule condition de
trouver des appuis pour son filet, s'établit-elle partout où bondit le
Criquet, où voltige le papillon, où plane le diptère, où danse la
Libellule. D'habitude, à cause de l'abondance du gibier, c'est en
travers d'un ruisselet, d'une rive à l'autre, parmi les joncs, qu'elle
ourdit sa toile. Elle la tend aussi, mais avec moins d'assiduité, dans
les taillis de chênes verts, sur les coteaux à maigres pelouses, aimées
des acridiens.
Son engin de chasse est une grande nappe verticale dont le
périmètre, variable suivant la disposition des lieux, se rattache aux
rameaux du voisinage par de multiples amarres. La structure en est
celle qu'adoptent les autres aranéides manufacturières de toiles. D'un
point central rayonnent des fils rectilignes, équidistants. Sur cette
charpente court, en manière de croisillons, un fil spiral continu qui
va du centre à la circonférence. C'est magnifique d'ampleur et de
régularité.
Dans la partie inférieure de la nappe descend, à partir du
centre, un large ruban opaque, disposé en zigzag à travers les rayons.
C'est la marque de fabrique de l'Epeire. On dirait le paraphe d'un
artiste signant, son ouvrage. Fecit une telle, semble dire l'aranéide en donnant le dernier coup de navette à sa toile.
Que l'araignée soit satisfaite lorsque, passant et repassant d'un rayon
à l'autre, elle a terminé sa spire. C'est indubitable : le travail fait
assure le manger pour quelques jours. Mais ici la gloriole de la
filandière est certainement hors de cause : le robuste zigzag de soie
est apposé pour donner au réseau solidité plus grande.
Un surcroît de résistance n'est pas de trop, car parfois le
filet est soumis à de rudes épreuves. L'Épeire n'a pas le choix de ses
captures. Immobile au centre de sa toile et les huit pattes étalées
afin de percevoir dans toutes les directions l'ébranlement du réseau,
elle attend ce que le hasard lui amène, tantôt débile étourdi non
maître de son essor, tantôt robuste pièce s'élançant d'un bond
inconsidéré.
Le Criquet en particulier, le fougueux Criquet, qui détend à
l'aventure le ressort de ses gigues, tombe fréquemment dans le piège.
Sa vigueur semblerait devoir en imposer à l'aranéide ; les ruades de
ses leviers éperonnés le feraient croire capable de trouer à l'instant
la toile et de passer outre. Rien de pareil. S'il ne se dégage du
premier effort, le Criquet est perdu.
Tournant le dos au gibier, l'Épeire fait fonctionner à la fois
l'ensemble des filières percées en pommes d'arrosoir. Le jet soyeux est
cueilli par les pattes postérieures, qui, plus longues que les autres,
amplement s'ouvrent en arc pour épanouir l'émission. A l'aide de cette
manoeuvre, ce n'est plus un fil qu'obtient l'Épeire : c'est une nappe
chatoyante, un éventail nuageux où les fils élémentaires se conservent
presque indépendants. A mesure, par rapides brassées alternatives, les
deux pattes d'arrière projettent ce linceul, en même temps qu'elles
tournent et retournent la proie pour l'emmailloter sur toutes les
faces.
Le rétiaire antique, ayant à lutter contre un puissant fauve,
paraissait dans l'arène avec un filet de cordage plié sur son épaule
gauche. La bête bondissait. L'homme, d'un brusque élan de sa droite,
développait le réseau comme le font les pêcheurs à l'épervier ; il
couvrait l'animal, l'empêtrait dans les mailles. Un coup de trident
achevait le vaincu.
De façon pareille agit l'Épeire, avec cet avantage de pouvoir
renouveler ses brassées de liens. Si la première ne suffit pas, une
seconde à l'instant suit, puis une autre et une autre encore, jusqu'à
épuisement des réservoirs à soie.
Quand plus rien ne bouge sous le blanc suaire, l'araignée
s'approche du ligoté. Elle a mieux que le trident du belluaire : elle a
ses crocs venimeux. Sans bien insister, elle mordille l'acridien, puis
elle se retire, laissant le patient s'affaiblir de torpeur.
Bientôt elle revient à sa pièce immobile ; elle la suce, elle
la tarit, en changeant de point d'attaque à diverses reprises. Enfin la
relique, saignée à blanc, est rejetée hors du filet, et l'araignée
reprend son poste d'attente, au centre de la toile.
Ce n'est pas un cadavre que suce l'Épeire, c'est un engourdi.
Si je retire le Criquet immédiatement après la morsure et si je le
dépouille du fourreau de soie, l'opéré reprend si bien vigueur qu'il
semble d'abord n'avoir rien éprouvé. L'araignée ne tue donc pas sa
capture avant d'en humer les sucs ; elle se borne à l'immobiliser par
la torpeur. Avec cette bénignité de la morsure, peut-être obtient-elle
facilité plus grande dans le jeu de sa pompe. Stagnantes dans un
cadavre, les humeurs viendraient moins bien à l'appel du suçoir ;
l'extraction en est plus aisée dans un vivant, où elles se meuvent.
L'Epeire, buveur de sang, modère donc la virulence de sa
piqûre, même avec des proies monstrueuses, tant elle est confiante dans
son art de rétiaire. Le Truxale aux longues échasses, le corpulent
Criquet cendré, le plus gros de nos acridiens, sont acceptés sans
hésitation et sucés à peine engourdis. Ces géants, capables de trouer
le filet et de passer à travers, dans l'impétuosité de leur essor,
doivent bien rarement se prendre. Je les dépose moi-même sur la toile.
L'araignée fait le reste. Prodiguant ses jets soyeux, elle les
emmaillote, puis à son aise, les tarit. Avec une plus forte dépense des
filières, l'énorme venaison est domptée non moins bien que le gibier
habituel.»
Fin de citation.
Tiré de: Souvenirs entomologiques de Jean Henri Fabre Série VIII chapitre 22
À bientôt les amis de photonaturefontainebleau.u.